Embrunman 2005 par Laurent

Embrun, charmant village des Hautes-Alpes, dominant de sa falaise la Durance, rayonna certainement au delà de sa vallée comme peut en témoigner la majestueuse cathédrale construite au XVI.

Depuis, des promoteurs immobiliers peu soucieux d'esthétisme et avides de gain facile en ont fait une station balnéaire à la montagne où des masses de jeunes éphèbes aux jambes glabres s'entassent dans des résidences stéréotypés en préfabriqué. Le vice a été introduit par l'un d'entre eux qui imagina le moyen de décupler son chiffre d'affaire en organisant l'Embrunman.

Pour mon plus grand malheur, mon chemin croisa un jour ceux d'un collègue de Renault et d'un prestataire, promis à un grand avenir de chef d'entreprise, qui, tous deux, n'hésitaient pas à se rendre chaque 15 Août au diable vauvert et noircir leur peau de vieux mâles sous le soleil pour participer à l'Embrunman. Malheur, disais-je, car leur langue de vipère surent me chanter les charmes de l'épreuve. Ainsi chaque année, depuis trois ans, en dépit des protestations familiales et des pleurs de mes admiratrices délaissées, je dépense mes économies cachées au fisc pour boucler le budget du voyage à Embrun.

Depuis quelques semaines, une saine émulation bruyait dans la piscine de l'AAS Fresnes et les vannes fusaient, surtout en direction de la Grande, va-t-en savoir pourquoi. Sans doute ses différents abandons de Nice, Embrun, SaintWitz, le jogging des Notaires, les soirées Berru... le désignait comme l'incontestable favori, eu égard à son état de fraîcheur. Je ne me préoccupai donc pas de JY Gautier dont l'assiduité aux séances natation du JP aurait dû éveiller quelques soupçons tout comme ses mollets éxagérément gonflés depuis peu. Avec le recul de l'événement, je devine même un sourire se dessiner derrière sa moustache poivre et sel.

5h00 du mat, j'ai des frissons, je claque des dents, le speaker monte le son. Le parc à vélo est recouvert d'une mince pellicule de givre. Saimone discute avec des sudistes qui s'esclaffent quand ce dernier leur demande s'il doit prendre son pull en laine et son bonnet, ou juste son bonnet ou bien aucun des deux...

Le speaker de la course commence réellement à s'exciter. Le remplacement de Michel Ortola par un ersatz de Gérard Holz produit son petit effet (interview d'avant course d'anthologie du vieux Tabaran).

Départ Natation: les brises glace se frayent un chemin en tête tandis qu'en queue, les enclumes se prennent des baffes. Au petit matin une petite brume couvre le plan d'eau. Les premiers pêcheurs remontent des glaçons dans leur épuisette pour le pastaga du midi. A la sortie du bain, je repère easy mon
vélo isolé enfourchant une barrière de sécurité. Après la glace, le cagna. Un trip de suèdoise SM pensai-je intérieurement alors qu'aucun popotin de cette engeance n'agrémente le paysage et qu'il continue de cailler. En haut des Puys, l'hallucination se poursuit puisque JYG me dépasse en pleine ascension. C'est comme une coup de fouet (cette fois la suèdoise SM n'est pas loin) qui me tire d'une languissante torpeur mentale. Les neurones en ebullition, mes jambes se mettent à mouliner toutes seules pour ne pas perdre de vue le maillot AAS Fresnes. Il s'ensuit un chassé-croisé haletant d'encouragements, "bonne course! aller!", de bienséance entre compères du même club. Je n'en pense pas moins. J'engage JYG à poursuivre sur ce rythme lui signifiant qu'à cette allure, nous allons rattraper les premiers. Un bénévole dingo de chiffre vient de nous pointer vers la 650 è place, humour... "Ce n'est pas mon objectif!" me répond-il. Second déclic: "Mince!" pensai-je, il a donc des objectifs innavoués jusqu'alors. Une rapide cogitation démontre qu'il poursuit nécessairement le même que le mien, "1er du club". Le soleil disparait derrière un épais nuage noir et le tonnerre gronde. A la faveur d'un arrêt pour satisfaire son organisme, j'enterre JYG.

Maintenant, je peux poursuivre, l'esprit libéré, la tactique diabolique de l'Iron. A fond jusqu'au gorges profondes du Guil. Sacré Normand, le plus bronzé du territoire de Caen, il se marre bien a distiller ses conseils un verre de bierre à la main. Avant que ne débute la véritable ascension au croisement de Chateau Queyras, le Diable en personne se présente devant mes roues. Il ricanne et m'asticotte le postérieur avec sa fourche carbone. Revenant donc du diable vauvert, JYG ricanne sarcastique. Il passe. Le ciel s'obscurcit soudainement et le vent souffle en tornade, de face, bien évidemment.
Une montée pénible de l'Izoard pendant laquelle mon compteur refusa obstinément d'afficher deux chiffres mène au sandwich pomme de terre et au gateau de semoule au lait astucieusement glissé dans un sachet de compote aux pommes. Un coup de génie de ma diététicienne attitrée. A part Doumé, ils sont tous passés, j'en fais une drôle de tête. Dans la descente, je salue augustement le flic du "rond point du Boss". Rarement, ils me sont sympathiques, mais en l'occurence...
Au retour, vent de dos. J'applique à la lettre les conseils d'Huggy les bons tuyaux, alias le normand bronzé (autant qu'Huggy justement): ne pas forcer et préparer le marathon. On ne m'y reprendra plus, enfin j'ai déjà dû dire cela auparavant. En effet, sans crier gare, un diable sorti d'on ne sait où bondit hors de sa selle et, en danseuse (curieuse expression), le vétéran le plus vénérable de l'AAS me grille la politesse. Eclair et trombes d'eau se déversent sur mon pauvre dos. Si c'est le diable en personne, je serai son
cerbère. Désormais, je me mue en un pit-bull à la machoire féroce et à la bave au lèvre. Je ne lache plus. Jusqu'aux montagnes russes où le soleil réapparait puisque le Jean-Yves a disparu de la circulation. Je monte Chalvet euphorique et plaisante bien subtilement avec les sudistes en villégiature sur le bord de la route.
La course à pied s'annonce sous les meilleurs auspices. J'apercois dès le Km 7 un grand avec la tête de traviole. J'enrhume le Saimone avec un petit mot d'encouragement tout ce qu'il y a de plus hypocrite. Toujours cordial avec les bénévoles du ravito les portes du paradis s'entrouvent. Pas de Jean-Yves en vue, mon pote de Grenoble qui se rapproche et ma diétetitienne attitrée qui, pour l'occasion, fait fumer ses Nike pour m'accompagner sur un rythme endiablé (1h40 au premier tour...). Endiablé, mais non pourquoi prononcer le nom de l'innommable en ce moment divin. Malédiction, le bide se retourne et j'abdique 4 fois aux douleurs stomacales. Au quatrième stop (comme dirait l'horloge parlante), je sors de mes WC improvisés pour reprendre le chemin d'Embrun. Le direct à l'estomac et le bourre pif qui me cueillent à la sortie du buisson sont puissants. Le diable vauvert trottine à bon rythme.
Il reste dix bornes. Un moment, j'accuse le coup. Le soleil couchant embrase le ciel et le vent décolle la poussière. Au ravito, j'avale un double sandwich au piment de cayenne et gratte mon compère sans mot ni regard. Pas fier de cette fourberie, j'attaque à fond. Je ne marcherai plus. Dernier tour du lac. Les flammes de l'enfer semblent s'être éteintes, je franchis cette foutue ligne en 13h46. Le temps de choisir le T-shirt à ma taille, de rendre la puce et j'entends le speaker, celui qui se prend pour G.Holz, annoncer l'arrivée de Jean-Yves Gautier de l'AAS Fresnes Triathlon un poignée de seconde derrière. Diab..., diantre corrigeai-je aussitôt, le dos perlant de sueur, je ne médirai plus à l'encontre des vétérans, c'est promis. Exception pour The Man, sinon c'est pas drôle.

Laurent

Fermer cette fenêtre